
Extraits du texte d’introduction à la première séance des « cercles socratiques ».Année charnière pour la pensée et l’existence de Benny Lévy
(Villemagne, 8 septembre 1978).
[...]
Les réflexions que je vais vous faire sont une manière d’expliquer pourquoi j’ai proposé l’idée de notre rencontre, pourquoi malgré les déceptions j’y reste attaché. Je vais d’abord commencer par la première définition de l’idée, et je propose de titrer ce paragraphe :
L’énigme de la fidélité
On venait de subir au printemps la « nouvelle philosophie », et à l’automne les manifestations de l’« autonomie ». Nous savions qu’il s’agissait d’enfantements, certes à maints égards monstrueux, mais d’enfantements de notre propre expérience, et je crois que l’idée dans sa première cristallisation a consisté en un double refus, je veux dire le refus de la « nouvelle philosophie » et le refus de la l’ « autonomie ». Nous refusions de considérer ces figures comme des formes authentiques de résurrection de notre expérience et, de fait, ce qui s’imposait à nous de manière très profonde à ce moment-là, c’était la question : mort ou résurrection de notre expérience ? Ce qui revenait à poser un premier « nous », sur le terrain énigmatique de la fidélité. Il ne s’agit pas là d’une quelconque police sur les interprétations de notre histoire (que nous avions écartée dès le début de la dissolution), mais ce double refus signifiait quand même une affirmation de quelque chose d’autre, d’une fidélité à notre expérience : c’est la première chose à éclairer.
Ce qui nous choquait (ou peut-être devrais-je commencer à dire « je » plutôt que « nous »), ce qui nous choquait premièrement dans la « nouvelle philosophie », c’est qu’on pût faire des livres comme si de rien n’était. Comme si de rien n’était, c’est-à-dire comme si nous n’avions pas brûlé de n’en rien faire, et même mieux – ou pis –, comme si nous n’avions pas eu la tentation de brûler le livre. Donc, faire des livres comme si de rien n’était : ce n’est pas possible. Deuxièmement, deuxième écart, faire de la politique, de l’action – directe, autonome, comme on veut –, comme si de rien n’était. Comme si nous n’avions pas failli nous perdre par là même.
Je ne pense pas qu’il y ait un salut dans la littérature, d’autant plus prétentieuse qu’elle fut plus honteuse (dois-je préciser que je ne suis pas contre les livres ? Je dirai même pourquoi je suis pour le Livre, avec un L majuscule), je prétends simplement qu’on ne peut pas faire des livres comme si on n’avait pas voulu brûler les livres. Notre tâche, celle de notre génération, notre salut à nous, ça ne passait pas par les livres comme on en faisait avant nous. Donc, ni salut dans cette littérature-là, ni désormais – on le sait depuis la dissolution – salut par l’action. Il s’agit bien entendu de l’action telle qu’on l’a pensée dans la GP, c’est-à-dire l’action comme absolu, l’idée que tout passe par le politique, que le salut passe par l’action politique.
Mais alors, si je dis : ni salut dans une littérature arrogante, ni salut dans le « toupolitique » – c’est pour préciser : salut à chercher quand même. L’idée de ne plus penser dans les termes du salut me répugne, je crois. Mais c’est aussi une possibilité qui s’offre. On peut parfaitement considérer que tout ça c’est à ranger au magasin des accessoires, qu’avant tout il faut vivre sa vie, être bien dans sa peau ! Vus voyez de quoi je parle. Désormais je dis « je » et je n’engage que moi dans cette idée, mais je le fais pour provoquer votre engagement. Donc, je pense que nous sommes unis par cette intuition d’un salut à chercher encore, je dirai que c’est là l’énigmatique fidélité à notre expérience : pouvoir continuer à chercher dans ce sens. un dialogue avec un copain qui aurait tiré de notre expérience cette leçon : « Je me suis fait avoir, j’ai trop pensé aux autres et maintenant il s’agit de penser à moi-même et de vivre ma vie », un tel dialogue ne m’intéresse pas. Le pluralisme joue là aussi, bien sûr, mais un pluralisme d’indifférence.
L’expérience commune, partagée, obscurément, péniblement ou joyeusement vécue ou remémorée (ce dernier cas plus rare, semble-t-il), cette expérience-là est une dépendance pour chacun de nous. Je prétends que nous ne sommes pas seulement chez soi, nous ne sommes pas « quant à soi ». Nous sommes aussi chez l’autre, liés à lui. Où l’on voit que ce que j’ai appelé affaire de fidélité est aussi affaire de vérité.
Je prétends que pour chercher le vrai, aujourd’hui, on ne peut pas nier cette dépendance ; ou, pour le dire positivement et moralement : il faut être fidèle.
Ce que je n’accepte pas, c’est l’idée que parce qu’on découvre la crise de l’action, on fait comme si de rien n’était, c’est-à-dire on revient au livre comme si on oubliait qu’il y avait la crise du livre. Ce n’est pas la crise de l’action qui dénoue par simple miracle, effet rétroactif, la crise du livre. Il nous faut donc, selon moi, au contraire réfléchir sur la crise du livre. Pour qu’on comprenne bien ce que j’entends par là, je rappellerai le thème essentiel de la GP :
La mort de l’intellectuel
Car il nous faut quand même le rappeler, à l’heure où les intellectuels déjeunent à l’Elysée et font d’insupportables articles sur le rôle des intellectuels dans la société technocratique, il faut quand même rappeler que le thème majeur de notre action fut celui de la mort de l’intellectuel. Qu’il faille une résurrection, j’en suis profondément convaincu, mais je ne confondrai pas la résurrection avec le retour des macchabées. [] Je pense que cette crise du livre à l’origine de notre jeunesse, c’est-à-dire de notre volonté d’action dans les années 60, cette crise du livre plonge au cœur de la modernité de l’Occident. Depuis la deuxième moitié du XIX ° siècle, on n’arrête pas de faire des livres pour en finir avec l’idée du livre. On n’arrête pas de brûler le livre dans le livre. On fait un holocauste avec les mots. Le surréalisme qui a eu, comme vous savez, une grande importance par rapport à 68 et par rapport à la GP, le surréalisme a été la tentative la plus spectaculaire de brûler le livre dans le livre.
Dans ce contexte devenu insupportable, nous avons dit non, non à la tentation de l’irresponsabilité. Autrement dit : s’il faut en finir avec le livre, faisons-le pour de bon. Voilà ce que nous avons pensé. Avant de voir ce que cette idée comporte de nihilisme, je veux, à l’encontre de l’air du temps et de la restauration actuelle, dire la grandeur de cette position. Ce que nous appelions « la longue marche », qu’aujourd’hui j’aimerais mieux appeler : l’exode des intellectuels. Sortir de la clôture : on ne pouvait plus supporter cette figure de l’intellectuel qui rôdait autour du livre, de la philosophie pour l’achever, de la métaphysique pour en finir, de l’Occident pour le déconstruire. Cette idée de sortir, d’en sortir et de sortir, mais au sens le plus fort, comme l’Exode justement, comme la sortie d’Egypte, c’est ce qui a été à l’origine d’une prodigieuse torsion de l’intellectuel en France : l’établissement.
On confond aujourd’hui l’idée de cette torsion éthique d’une extrême grandeur, et puis la forme politique qu’elle a revêtue. [] J’avance comme nouvelle proposition positive qu’être fidèle à la torsion éthique, donc à l’exode, ça n’a rien à voir avec la nécessaire critique politique à l’égard du marxisme, de l’idée du prolétariat, etc. [] Mais si, sous prétexte que l’on a été faussement messianique en pensant que le prolétariat était une classe universelle, etc., si sous ce prétexte on dénature le sens de l’exode – oui, à mon avis, on s’est alors détaché de la fidélité essentielle. Notre expérience devient inintelligible et l’ère des grands retournements (mais comme on dit retournements de veste) est ouverte. Selon moi, bien sûr.
La crise du livre dans les années 60 avait pris la forme générale d’une crise de l’enseignement : les étudiants se cognaient la tête contre les murs de l’école. Voilà pourquoi on a pu, à quelques-uns, proposer l’idée de sortir de l’université, de détruire l’université. C’est donc parce que l’exode avait un sens dans le contexte de la crise de l’enseignement qu’il y eut mouvement. Or, nous-mêmes, sur quoi avons-nous buté ? Précisément sur l’enseignement. Lorsqu’il s’agissait d’éduquer, nous échouions toujours.
Le tout n’est pas de sortir de l’espace de l’université comme si c’était simplement la faculté de Jussieu ou de Nanterre. La question était de susciter un autre espace. Mais plus on détruisait l’université, moins on arrivait à constituer ce nouvel espace de parole. Pis, notre critique du savoir, de l’université, nous a amenés à devenir bêtes. Bêtes au double sens de bestialité (la tentation du fascisme) et de la bêtise. (avoir des pensées « comme des petits cailloux », disait Sartre à propos du Petit Livre Rouge). On a eu, et je pense que ça remonte loin, ce vertige de la pensée lapidaire.
Autrement dit, voici la question aujourd’hui (car je n’ai rappelé ce passé que pour poser une question) : comment sortir de l’académie (de Platon, c’est-à-dire de l’université) sans sortir de l’enseignement ? Car vous conviendrez que l’expérience de la bête – de la bêtise et de la bestialité – est éloquente et que sortir de l’université ça ne doit pas signifier sortir de l’enseignement. Au contraire, dirai-je. C’est là évidemment que la figure de Socrate prend un sens pour moi et que je vous la proposais, un peu ironiquement de toute façon. Il n’a pas encore fondé l’académie, si j’ose dire, mais cela ne veut pas dire qu’il soit contre le savoir. Il était profondément voué à une tâche d’enseignement. Il était profondément amoureux du savoir et en cela, effectivement, il a contribué à fonder la philosophie qui est amour du savoir. Mais ça n’est pas parce que l’on rejette le fantasme du Savoir absolu, parce qu’on rejette le poids de l’Idée, qu’on sort de l’université – que (du moins c’est ce que j’ai découvert) l’on doit sortir de l’enseignement, que l’on doit sortir de la philosophie ou plus exactement de l’amour de la connaissance (je préfère décomposer le terme et le traduire, car ça nous éloignera peut-être de la forme grecque qu’il a revêtue).
Je pense que cet aveu n’étonnera pas les copains : j’ai toujours senti en moi l’amour de la connaissance, qui ne m’a jamais quitté même dans la phase iconoclaste.
A partir du moment où j’arrive en Europe, c’est-à-dire vers 10, 11 ans, n’ayant pas de culture au sens où la culture est un sol, ma seule demeure était la connaissance. Dans cet amour de la connaissance, ma judéité était en question. Certes, parlant français, car c’est aussi ma langue maternelle, et pensant en grec, je veux dire pensant dans les termes de la philosophie occidentale, cet amour de la connaissance a pu me donner le fantasme du savoir.
Malgré toutes les critiques du savoir, ma seule joie véritable a toujours été de connaître et d’apprendre. Donc, j’y soupçonne l’empreinte d’une alliance bien plus ancienne que mon appartenance au gauchisme, que mon appartenance toute récente à la francité, car je ne suis naturalisé que depuis peu de temps, et plus profonde que mon hellénité, quoique je sois très grec puisque je n’ai été formé que dans cette tradition. Je soupçonne une alliance plus profonde.
Je conclus cette première série de réflexions sur la mort de l’intellectuel : on ne peut plus s’en tenir à l’interprétation que nous avions de la mort de l’intellectuel ; je suis pour une résurrection de l’amant de la connaissance, pour une nouvelle philosophie si vous voulez. Plus exactement, je suis pour qu’à nouveau il y ait de la philosophie si l’on entend par là amour de la connaissance, et non identité avec le Savoir absolu qui est le fantasme de la tradition occidentale de la philosophie. Pour la résurrection de l’intellectuel pour autant qu’il reste fidèle à son statut de personne déplacée, à son apatridie foncière, à l’exode.
Je choisis l’intellectuel qui prend son bâton, c’est-à-dire qui a le sens de la justice avec au cœur l’amour de la connaissance. Chercher la vérité à partir du sens de la justice. Ce qui de fait me détache de la tradition de la philosophie occidentale.
« Lieu de parole », n’est-ce pas le mot qui condense le mieux les idées fortes du gauchisme vivant ? Je propose de distinguer trois grandes idées formées dans la décennie passée : I) L’idée de servir, la torsion éthique de l’intellectuel – servir le peuple –, le moment de l’établissement. 2) L’idée que « ça parle » : concasser les langues de bois et faire surgir de ce concassage « de la parole » ; le moment du 22 mars. 3) L’ouverture des portes, le moment Lip.
Parler, c’est sortir de soi.
Le droit à la parole tout court, sans le devoir d’entendre, autrement dit une liberté sans « dépendance » à autrui, c’est de la m Je crois qu’il n’y a lieu « apocalyptique » de parole que dans le mouvement de sortie, dans l’exode. Dialoguer, pour Socrate, c’était un peu (je dis un peu car je maintiens mes réserves) cette sortie de soi pour que l’autre parle. Et d’une certaine manière sa maïeutique peut être interprétée dans ce sens. Je crois que la philosophie occidentale l’a interprété dans l’autre sens ; on a voulu considérer la maïeutique comme une rentrée en soi. « Connais-toi toi-même », ça a fini par signifier « rentre en toi-même ». On a tendu à soi un miroir et Soi s’y est miré. Narcisse ensorcelé.
Considérons le chemin que nous avons parcouru : nous sommes partis dans les années 60 d’une critique de l’Occident à partir du tiers-monde ; la question aujourd’hui se déplace, vous me direz que l’Occident s’est déplacé de fait dans le tiers-monde (état-nation et parti unique un peu partout). Aujourd’hui la question de l’Occident se pose de l’intérieur même de l’Occident. La judéité est une vieille question interne à l’Occident. []
Un dernier mot sur la responsabilité. Plus profondément que jamais, depuis la début de la dissolution je me sens responsable de notre expérience, tenu par elle, et tenu comme par un pacte.
Réciproquement je considère que si un ancien membre de la GP, de Bordeaux par exemple, apprend que Pierre Victor étudie la Bible ou lit un texte de la kabbale, il doit être pleinement concerné. Je sais bien que l’on pourrait conclure tout autrement : la fidélité est une illusion, il faut multiplier les expériences, l’oubli est la grande force réparatrice et régénératrice. C’est ce que nous dit l’esprit du temps depuis des années avec force, citation de Nietzsche à l’appui.
Cette fidélité dont je parle relève d’une espèce de foi dont un autre jour je parlerai. Elle procède chez moi d’une conviction fondamentale que je me suis formée, plus exactement que j’ai été condamné à me former dès l’enfance, n’ayant eu aucune sorte de sol sous mes pieds : il faut « refermer l’humanité sur l’univers », j’emprunte l’expression à Sartre. C’est une très bonne expression qui veut dire : il n’y a de monde qu’humain, il n’y a de monde que quand l’humain s’est refermé sur l’univers indifférent, on ne peut vraiment parler de monde que quand il est humain, que quand l’humanité s’est refermée dessus.