(Suite...)

C'était trop, ça sentait la fiction. Je n'arrivais pas à le penser, mais je sentais que c'était mauvais. Ce n'était pas Lacan, c'était Lénine. Donc cela avait pour vocation de devenir praxis révolutionnaire. Et voici le deuxième indice de monstruosité, l'entrée dans le politique. C'était plus grave. Si l'expérience de la fiction théorique n'est pas si partagée, l'expérience monstrueuse de l'entrée en politique est plus répandue chez les juifs, les franco-juifs.

J'avais avec la France un rapport de conquête. J'en ai trouvé l'équivalent dans des documents du Mémorial de Sainte Hélène, que je lisais à Sartre. Ce sont les souvenirs de Napoléon. Avec Sartre on a vu comment Napoléon disait à la France: je t'aurai.

A ma toute petite échelle, avec une couleur différente, point corse mais juive, j'ai voulu faire pareil.

Il y a quelques semaines, je suis allé à Paris pour essayer de ramasser de l'argent pour la construction, ici, d'un Beith Hamidrach pour mon maître -un des plus grands maîtres. A cette soirée, j'ai commencé par leur dire : j'ai une grande chance, je n'ai jamais été juif-français. Quand je voulais être français, je n'étais pas juif, j'étais haineux de moi-même. Et quand Sartre m'a naturalisé, je commençais à être juif. Donc pas de trait d'union juif/français ; quel bonheur! On m'a sifflé !! Je disais cela à des juifs qui nous rabattent les oreilles dans leurs journaux à propos du nouvel antisémitisme français. Et je ne parlais pas d'eux, je ne leur demandais pas de faire leur Alia. Je leur disais simplement la chance que j'avais d'être à Jérusalem, voir le soleil flamboyer le matin en allant prier au Netz, et que cette chance tenait au fait que je n'étais pas juif-français.

Je reste persuadé que la figure de l'Israélite-français, historialement, agonise. Mais on a l'expérience d'agonies qui durent longtemps dans les phénomènes sociaux. Le Gam ZouléTova de cette affaire, c'est que j'ai pris un peu la mesure des choses. Il suffit qu'un ministre de la police parle de sécurité pour que le juif redevienne juif-français.

Donc d'un côté je disais que je représente la France vraie, la prolétarienne, et de l'autre, discours latent, la conquête. C'est une imposture ou plutôt une non-posture. Je n'habitais pas là où je devais habiter. Je ne disais pas des phrases que je pouvais habiter pleinement. Nouvelle fausseté, non-posture par essence: adhérer au moins au milieu que j'avais créé. En principe, je devais être dans un milieu, un monde. Impossible. Dans ce monde, il fallait payer le prix fort en matière de Zima - de mœurs légères, dévergondées.

Nous vivions, ma femme et moi, comme monstrueux dans ce milieu. Un homme et une femme ensemble ! Alors qu'on était en train de programmer un homme et un homme, un homme et un enfant, toutes les variations possibles. Tout ce qui se constate au niveau législatif aujourd'hui: le PACS, trois ou quatre législateurs qui réforment dans une commission du Sénat le droit parental. Autre petit indice: à 7 ans, mon fils revient de l'école, dans une banlieue parisienne. Il me rapporte, comme une banalité, qu'on lui avait dit « sale juif». 'Harada Guédola. Comme pour Itzhaq, j'ai vu le Guéhiname. J'avais beau être un juif haineux de moi-même, j'étais protégé. La petite lumière, cette fois, c'était pour toute la génération, protégée par un nom propre : Auschwitz. Si bien qu'une chose est sûre: on ne se laissait pas traiter de sale juif sans cogner. Et si, comme moi, on ne savait pas cogner, on faisait appel à Pierre Goldman. On cogne, on ne fait pas un récit sur un ton égal et neutre.

Dans un très beau texte, Alain Finkielkraut parle de sa découverte qu'il n'y a plus de transmission entre lui et son fils. Je n'avais pas ces mots à ce moment-là. J'ai simplement vu un abîme s'ouvrir sous mes pieds. Si je continuais comme ça, je n'aurais plus rien à dire à mon fils. Etaient programmés Bar Mitsva dans les quatre années à venir, la rupture, l'Œdipe. Voilà les petits indices de monstruosité qui furent décisifs.

Le dernier grand indice, c'est le monde intellectuel, Sartre et son entourage. Sartre savait que, à cause des papiers et de «l'accordéon », j'avais de graves problèmes. Il n'a pas hésité un instant à écrire à Valéry Giscard d'Estaing, alors qu'il avait refusé de répondre à une lettre de Charles de Gaulle qui l'avait appelé «maître». Pour ma naturalisation, il a fait une lettre à Giscard. Mieux, il en parle dans une radio pour dire : je ne peux pas attaquer politiquement Giscard d'Estaing, parce que je suis tenu par les liens de reconnaissance; il a naturalisé Benny Lévy. Cette attitude n'était pas d'un politique; elle n'existe pas dans ce monde des intellectuels vraiment politiques. Par contre, son milieu l'était totalement.

J'étais quelqu'un qui portait en soi le sens d'un rapport au maître, le sens d'un rapport à la vérité, sans aucun Kéli - sans aucun instrument intellectuel, pour qui la seule pensée était une pensée de l'existence, la seule pensée occidentale qui pouvait être un abri était une pensée « existentialiste «comme on dit mal, une pensée de l'existence. J'arrive dans l'antre de la pensée de l'existence et qu'est-ce que je constate ? un décalage à nouveau monstrueux entre la pensée et l'existence. Même chez Sartre. Pas le Sartre de l'intimité avec moi. Grâce à la vieillesse qui était insupportable à son entourage. Il se dépouillait en approchant du 'Olam haEmeth, de plus en plus. Il n'avait plus aucun intérêt idéologique. Je prie pour que mes nouveaux amis, qui eux aussi ont atteint une grande célébrité, parviennent à ce stade là.

Sartre était arrivé au plus haut tellement vite, que lui restait-il ?

   


Benny Lévy

Voir aussi : Quelques Dates...

Biography (English)

« Je me souviens d'un été où, en vacances avec Sartre (j'ai souvent raconté cet épisode), je lisais un passage en français du Séfer Yetzira (“le Livre de la Formation”) : le monde, disait ce texte, était créé avec des lettres. Sartre regardait mon visage en feu : la vérité parlait, j'en étais sûr, et je ne comprenais pas un mot. La grande voix, qui ne s'arrête pas, immédiatement révélante : en l'absence du Maître qui articule les paroles, la révélation tourne à l'incompréhension. Surconscient virant à quelque inconscience. La question - la seule question juive que je connaisse - comment la hokhma (la science) advient-elle seulement à qui sait ? Où se brise le cercle vicieux de l'ignorance ? »

Etre juif, Verdier,2003, p. 13

 

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