(Suite...)

On vit la monstruosité, dit le Maharal, on fait l'épreuve du Bilti Efchari - de l'impossible. Tant qu'on n'a pas fait l'épreuve de l'impossible, on n'est pas dans la Galouth. C'est-à-dire dans les lettres qui déjà annoncent la Guéoulah. Il suffit d'un autre Tsirouf - d'une autre combinaison des lettres pour voir la Guéoula. Donc cette Yétsiah miSéder haMétsiouth - cette sortie de l'ordre du réel, amène au vécu de l'impossible. De là sonne le rappel à l'ordre, s'impose le retour. C'est très simple et ça vaut pour tous les juifs - à l'exception de la toute petite poignée qui sait qu'il y a un monde, de ceux qui n'ont jamais abandonné la Yahdouth, qui ont toujours continué d'étudier la Torah. Cette petite poignée mise à part, cette scansion se vit de manière typologiquement égale. Je vais parler singulièrement puisque chacun est unique.

Première monstruosité: ce pseudonyme, Pierre Victor. Il a tout d'un nom, il m'a été imposé. On reçoit son nom à la naissance; un ange souffle au père et à la mère, le nom. Ce n'est pas un ange, c'est une personne diabolique qui a inventé dans un livre cette alliance-là, d'une profonde perversion. Dans la Gauche Prolétarienne, le groupe que j'avais construit, on m'appelait Pierre, après m'avoir appelé Jean: rien que des évangélistes. Cette personne, qui déjà me détestait instinctivement, détestation qui doit être devenue substantielle depuis son intime proximité avec Léila Chahid, a décidé dans son livre d'ajouter Victor, qui signifie: le vainqueur, en latin. J'ai donc eu le pseudo le plus édomique qui soit - Magui'ah Li. Comme l'écrivait Henry Heine, je payais le billet d'intégration à la société française : on m'appelait Pierre Victor ; quand j'entendais ce nom, quelque chose en moi hurlait : ce n'est pas moi ! Voilà une manière d'indiquer ce qu'est un indice de monstruosité, notion qui va être notre fil conducteur.

En vain j'ai tout fait pour être français, puisque jeté en Europe à partir de 11 ans sans avoir reçu en Egypte le minimum qui aurait pu me protéger. J'ai eu de mes grands-parents et de ma mère le minimum qui a pu aider au retour, mais pas pour me protéger de l'errance. Aucune intellec-tualité. Ma seule manière de vivre l'extrême violence que je subissais, le départ d'Egypte, ma situation d'apatride, ce fut avec le mot « communisme ». A 11 ans j'étais déjà pour le communisme et les lendemains qui chantent. Je me souviens, un de mes frères voulait expliquer à ma mère pourquoi il s'était engagé dans le mouvement communiste clandestin. Il lui parlait tout bas. Ce chuchotement était extraordinaire pour l'enfant que j'étais; je devais avoir sept ou huit ans. Puis il a prononcé le mot « communisme ». Ce chuchotement feutré à ma mère: ce mot était devenu d'une beauté fulgurante, un mot extraordinaire. Arrivé en France, il ne m'a fallu que quelques années pour commencer à lire les livres de Sartre et habiter la langue française grâce à eux. La cause était entendue: il fallait devenir français jusqu'au bout, mais français de la France de Sartre, d'après la coupure de 89. Le progrès commence à partir de 89. J'étais français dans ce sens-là, un français progressiste constitutionnel.

Des français sont progressistes par vague conviction; ils peuvent changer s'ils ont un intérêt de pouvoir. Mais le juif est progressiste par être, il est ontologiquement progressiste. Il est franco-juif. L'exceptionnelle ténacité de la figure de l'israélite français est tout à fait significative. J'ai été cela, avec une petite protection que le Saint Béni soit-il m'avait préparée, un tout petit viatique en poche: je n'avais pas de papier, pas de carte d'identité. J'avais beau faire le malin, avoir l'accent tourangeau, il suffisait que j'aille dans un aéroport montrer une espèce d'accordéon en guise de passeport... Les dernières années je n'avais même plus ça, je n'avais plus du tout de papier: repéré par la police, j'avais seulement un papier de convocation au commissariat où l'on me remettait une autre convocation et ainsi de suite, chaque quinzaine; une assignation à résidence déguisée.

Ça a été mon Mazal, ma Hachga'ha, ma providence singularisante. J'étais un sans-papier, un apatride.

Paris

Apatride et chef, je devais me cacher. Je n'ai donc pas connu les frémissements du sacré dans les grands groupes en fusion de 68, je ne les ai pas vécus directement, Baroukh Hachem.

   


Benny Lévy

Voir aussi : Quelques Dates...

Biography (English)

« Je me souviens d'un été où, en vacances avec Sartre (j'ai souvent raconté cet épisode), je lisais un passage en français du Séfer Yetzira (“le Livre de la Formation”) : le monde, disait ce texte, était créé avec des lettres. Sartre regardait mon visage en feu : la vérité parlait, j'en étais sûr, et je ne comprenais pas un mot. La grande voix, qui ne s'arrête pas, immédiatement révélante : en l'absence du Maître qui articule les paroles, la révélation tourne à l'incompréhension. Surconscient virant à quelque inconscience. La question - la seule question juive que je connaisse - comment la hokhma (la science) advient-elle seulement à qui sait ? Où se brise le cercle vicieux de l'ignorance ? »

Etre juif, Verdier,2003, p. 13

 

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