Je suis absolument convaincu que – et je crois que Benny en aurait été convaincu lui aussi – l’ordre du monde est en train de changer. Et, dans ce dispositif qui est en train de se déplacer, la place du nom juif est une place qui est, au sens propre, mise en danger. Ce qui se passe, dans l’Europe, telle qu’elle est, telle qu’elle est devenue, c’est-à-dire une Europe à vingt-cinq, dont la grande différence avec l’Europe qui la précédait – l’Europe qui la précédait était née des camps de la mort, l’Europe qui s’est constituée aujourd’hui est née de la chute du mur de Berlin. Et dans la chute du mur de Berlin, le nom juif n’est nullement impliqué. Ce qui veut dire que l’Europe à vingt-cinq ne se sent tenue d’aucune dette à l’égard du nom juif. Cette absence de dette, ça se marque par le fait que tout désormais, que ce soit dans des discours, que ce soit dans des actes, est possible, est permis.

Ce qui se passe dans le reste du monde, nous le savons tous : c’est la constitution, sous des formes de plus en plus visibles et de plus en plus violentes, d’une force politique, d’une force militaire, qui se réclament de l’Islam, mais dont le point d’accord – et tant les divisions internes de l’Islam sont grandes – est uniquement la haine du juif, je ne suis pas du tout certain que, aux Etats-Unis, qui restent pour le moment un des appuis matériels sur lequel le nom juif peut faire fond, je ne suis pas du tout certain que cet appui matériel va rester aussi assuré qu’il l’a été jusqu’a présent.

Je dirai que, dans cette situation de grand trouble, de grande turbulence, qui s’annonce, et qui s’annonce de manière plus visible presque, en quelques mois, depuis la mort de Benny, comme si cette mort avait coïncidé avec la clôture d’une période dans l’histoire du monde, et avec l’ouverture d’une nouvelle période dans I’histoire du monde, je pense que dans cette période de grande turbulence, tous les recours sont plus qu’utiles, sont nécessaires. Quand je dis « tous les recours », je veux dire aussi les recours de la réflexion, les recours de pensée – je dirai, d’un mot emprunté a Mallarmé, de pensée a la fois considérable et passagère.

Mallarmé disait de Rimbaud : c’est un « passant considérable ». Benny Lévy était un passant considérable. Il est passé, son passage doit retenir notre considération – notre considération, comme on considère un arsenal d’armes dont on peut se servir, comme on considère une boîte d’instruments chirurgicaux dont on va faire usage pour opérer, comme on considère un ensemble d’idées auxquelles on ne savait pas qu’on pouvait avoir accès. Ce qui me frappe, ça n’est pas le passé – le passé est le passé, je veux dire: Benny Lévy est passé dans ma vie, dans la vie de Bernard-Henri Lévy, d’Alain Finkielkraut, d’un certain nombre de ceux qui sont ici. Ce passage, c’est quelque chose qui porte en soi un élément d’avenir si on le mesure au brutal changement avec lequel a coïncidé sa brutale disparition. Dans ce dont nous disposons, et qui est encore à l’état latent – puisque ce sont des textes non déchiffrés, ce sont des cours, ce sont des textes – il y a quelque chose qui sera, je pense, absolument indispensable si l’avenir du nom juif ne se réduit pas à ce que ses ennemis de plus en plus nombreux, ses adversaires de plus en plus résolus, parmi lesquels ceux qui ne savent même pas qu’ils sont adversaires du nom juif, cette période-là, ces textes, cette archive – pour reprendre un terme de Michel Foucault – sont d’une importance absolument majeure. Si on ne mesure pas cette importance majeure, ça veut dire qu’on ne mesure pas le caractère proprement dramatique de la période dans laquelle on se trouve.

Il y va véritablement de la possibilité d’articuler le nom juif, non seulement en Europe, non seulement en France – la langue française, chaque jour, expulse davantage la possibilité d’articuler quoi que ce soit du point de vue du nom juif – non seulement dans ce Proche, dans ce Moyen-Orient où, disons le mot, la langue arabe, la langue musulmane en général, s’attache à expulser chaque jour davantage la possibilité de prononcer le nom juif autrement que comme un nom a détruire, mais que ce soit aussi dans le reste du monde ; si nous ne mesurons pas l’intensité de cet instant, alors effectivement nous pouvons dire que le passage de Benny Lévy fut un passage considérable, mais qu’après tout, les étoiles suivent leur cours, la terre continue de tourner, et que les choses deviennent ce qu’elles doivent devenir.

Ce n’est pas du tout ma doctrine. Si on mesure le dramatique instant dans lequel nous sommes, que nous en ayons conscience ou pas conscience, que nous soyons en Israël – comme aujourd’hui pour moi – ou pas en Israël – comme demain soir pour moi, puisque je serai a Paris, très près de Notre Dame, à l’abri du catholicisme romain, de la République française qui, comme vous le savez, sait protéger ses juifs, du moins le dit-elle – où que nous soyons, que ce soit en Israël ou hors d’Israël, nous avons à prendre la mesure de la conjoncture et de la configuration. Et si nous en prenons la mesure, alors nous prenons la mesure de ce qui est en jeu dans la Fondation ... de ce soir.

Benny Lévy, ça n’est pas quelque chose qui est passé, c’est quelque chose qui est à venir. Et qui est à venir est à la mesure des troubles qui sont, eux aussi, à venir.


Jean-Claude Milner
© Marc Attali

 

 

© Fondation Benny Levy, Rehov Emek Refaim 43a, Jerusalem 93141