A mon tour de remercier, pour commencer, nos hôtes, de cet accueil dans cette maison extraordinaire. Une maison qui m'en évoque une autre - une autre soirée avec des tables, sur une terrasse, dans le soir de Tel-Aviv : c'était il y a quatre ans, et avec Bernard-Henri Lévy et Benny Lévy, nous présentions, à Savion, l'Institut d'Etudes Lévinassiennes que nous étions en train de créer. Certains d'entre vous, je crois, étaient là : cette création nous apparaissait, à l'époque, urgente, évidente, lumineuse, nécessaire, pour des intellectuels et pas seulement pour des intellectuels. Lévinas, c'était en quelques sortes la croisée des chemins. Cette œuvre nous unissait, mais nous n'étions pas seuls en cause. Lévinas, c'était Israël, au sens où le sionisme même occupait dans son œuvre philosophique une place capitale ; c'était la France, au sens où il ne vivait pas en France par hasard, où elle était, la France, sa patrie d'adoption, où il avait choisi cette langue et fait cadeau lui-même, ou rendu hommage, à cette langue, au travers d'un style philosophique qui est l'un des plus beaux de toute l'histoire de la philosophie ; au sens aussi où on pouvait, comme il le disait, être français par le cœur et par l'esprit et par les œuvres, et pas simplement par les racines ; et puis surtout, Lévinas c'était le point de rencontre entre une grande tradition philosophique, continentale, qu'il récapitulait, qu'il prolongeait, et puis, évidemment, le monde de l'étude. Nous étions lecteurs de Lévinas, nous pensions qu'il avait sa place à Jérusalem, notamment pour permettre, nous le disions, un dialogue entre laïcs et religieux, comme on dit, un dialogue qui pouvait se faire à une hauteur et à un niveau d'exigence qui tranchaient avec le climat querelleur qui prévalait en Israël. Lévinas, disais-je, qui nous unissait, et puis aussi qui occasionnait entre nous déjà quelques disputes, quelques discussions. J'avais rencontré pour ma part Benny Lévy en 1980, au sortir de sa période gauchiste, et nous nous connaissions de réputation : il avait cette célébrité d'avoir été le fondateur de la gauche prolétarienne puis le secrétaire de Sartre ; moi, j'avais écrit un ou deux livres dont l'un s'intitulait Le nouveau désordre amoureux, ce qui provoquait chez Benny Lévy une très grande méfiance. Mais cette méfiance, il l'a surmontée, et moi, ma timidité vis-à-vis de ce grand chef maoïste, au travers de Lévinas, que nous lisions l'un et l'autre, que nous pratiquions, que nous admirions tous deux. Mais il est vrai, Benny était allé plus loin que moi dans l'admiration. Quelque part, dans Difficile liberté, Lévinas dit : pour les juifs, après la guerre, une seule voie restait : l'unique, l'escarpée - et puis, malheureusement, je ne connais pas la citation tout à fait par cœur - mais il entendait par cela l'étude, le retour au texte. Et Benny Lévy a fait crédit, il a fait ce retour à l'étude et il en a payé le prix, c'est-à-dire le prix existentiel, intellectuel. Il a pris l'étude au sérieux, et il me reprochait amicalement, et quelques fois brusquement, de ne pas avoir sauté le pas comme lui. Je ne plaidais pas coupable, il me semblait que l'étude allait avec l'observance, que l'observance allait avec, je ne sais pas comment dire, une idée de l'au-delà ou, comme il me l'a dit lui-même lors d'une de nos dernières conversations, il y a un an, au beth hamidrach, avec une idée de l'immortalité de l'âme. Or moi, je tenais de Lévinas cette phrase aussi extraordinaire : l'âme, disait-il, n'est pas une soif d'immortalité, mais impossibilité d'assassiner. Toujours est-il que, ce chemin, je ne pouvais pas le faire moi-même, alors plutôt que de dire « je ne croyais pas en Dieu», je dirais plutôt que ma faiblesse, c'était de croire en la mort, en quelques sortes. Mais Benny occupait, au cœur de cet Institut, une place névralgique cruciale. Il était l'âme de l'Institut, puisque celui-ci se créait à Jérusalem et que Benny habitait Jérusalem, et puis il était vraiment au cœur des choses : homme de la philosophie et homme de l'étude.
Et tout cela a été interrompu, brutalement, au mois d'octobre, l'année dernière. Cette interruption, nous avons tous - qui l'avons connu - beaucoup de mal à nous en remettre, et en même temps quelque chose nous incombe. Car, si je dis «je crois en la mort», j'ajoute aussi que, d'une certaine manière, mécréant peut-être, je suis quand même un esprit religieux, au sens où précisément je pense que les morts ont des droits sur nous, et que la vie de Benny maintenant, cette vie non seulement nous importe, mais en quelques sortes elle nous incombe. II s'en remet à nous, il a besoin de nous. Et il est parti alors, qu'effectivement, il était dans la force de l'âge, de l'intelligence. Et maintenant, nous nous devons à lui, et nous nous devons de rassembler ses textes, ses cours, pour les publier, pour que d'autres puissent les lire - et moi d'ailleurs, je n'ai assisté à aucun de ses cours, donc j'en apprendrai beaucoup. Nous nous devons aussi de les faire traduire pour que les israéliens puissent connaître ce cheminement singulier qui a été le sien, entre l'étude et la philosophie.
Et j'ajouterai : il a besoin de nous, mais nous aussi, nous avons besoin de lui. Donc il y a quelque chose de religieux, je crois, dans la création de cette fondation Benny Lévy, mais quelque chose aussi d'égoïste : nous avons besoin de lui. Il y a des leçons à tirer, encore pour nous, de l'itinéraire qui a été le sien. Nous avons à apprendre de Benny Lévy. Je me souviens, à Savion, chacun, Bernard, lui et moi, nous avions effectué un exposé d'intention quant à ce que nous attendions les uns et les autres de cet Institut, et puis, à une question qui lui avait été posée d'ailleurs sur les rapports entre la philosophie et l'étude, on lui avait demandé qui allait peupler cet Institut, qui allait venir : est-ce qu'il y aurait des étudiants des yeshivot, par exemple ? Et là, Benny, si je me souviens bien, s'était emporté - d'ailleurs à notre grande surprise à Bernard et à moi, une discussion avait presque commencé là - il avait dit : non ! Pour ceux qui sont dans les yeshivot, le lïmoud suffit : le limoud, le limoud, le limoud ! Il a répété trois fois, et je m'étais dit : mais il va fort, quand même ! Pourquoi dit-il ça ? Alors est-ce que ça serait simplement, l'Institut Lévinas. l'anti-chambre de l'étude ? Mais qu'est-ce que j'ai à faire moi dans l'antichambre d'un appartement où je n'entrerai pas, ou pas comme ça ? Et puis, en même temps je voyais bien ce qu'il voulait dire, je le comprenais, et on peut résumer ainsi d'ailleurs son cheminement, puisque il termine son dernier livre, Etre juif, par cette phrase : « le Retour seul suffit ». Voilà : il exhortait au Retour. Oui, mais d'un autre côté, il tenait parole et il ne tenait pas parole : il engageait une sorte de guerre métaphysique avec la pensée occidentale, mais il était au cœur de cette guerre, et il y revenait toujours : il avait fait retour et il revenait ! Il revenait au point d'où il avait décidé de faire retour. Il habitait cette intersection de la philosophie, de la tradition occidentale, et de la tradition juive. Et ce faisant, il rééditait à sa manière le geste d'autres penseurs : de Léo Strauss d'abord, obsédé précisément par cette double origine, Athènes et Jérusalem, Lévinas aussi, qu'il contestait certes, mais avec lequel il était sans cesse en dialogue. Et je crois que, pour tous les juifs, cette question importe. Et pas simplement, encore une fois, pour les juifs qui ont un intérêt pour la philosophie. Parce que qu'est-ce que ça veut dire, être juif, si ce n'est précisément s'interroger sur le rapport du judaïsme avec l'Occident ? Ou alors, effectivement, on retombe dans « la question juive », ou on retombe dans « l'identité juive ». Mais précisément, si Benny avait une telle force d'injonction, comme vient de le dire Eli Schonfeld, si sa parole nous attirait tous, quel que soit notre degré de connaissance philosophique ou de familiarité avec l'étude, c'est qu'il nous arrachait à ce monde là, où tout devient affaire d'identité. Rien ne fait plus autorité, et ce qui ne fait plus autorité revient sous forme d'identité. Alors il y a l'appartenance communautaire, il y a l'appartenance sexuelle, il y a l'identité religieuse, il y a l'identité culturelle etc. Un grand déploiement d'identités dans un monde où, au fond, tout vaut tout, c'est-à-dire rien ne vaut rien. Benny nous arrachait à ce monde, et ce qui était essentiel effectivement - et c'est pour cela qu'il y avait quelque chose de crucial dans les discussions que nous pouvions avoir ensemble- l'enjeu, c'était la vérité, c'est-à-dire le sens de la vie, quel sens doit-on donner à la vie. Et il s'agissait en effet d'arracher l'être juif à simplement l'affirmation d'une identité juive : il y a autre chose. Et de cela, Benny m'avait convaincu. Et donc, effectivement, je crois que nous avons un devoir vis-à-vis de lui, mais nous avons encore à apprendre de lui, précisément parce que peut-être il y avait retour, mais il y avait aller et retour chez Benny Lévy. Aller et retour entre la tradition juive et la tradition philosophique. Et beaucoup de ses anciens élèves, beaucoup de ses amis, me parlent avec des yeux pétillants de ses cours, sur Sartre par exemple, sur Platon. Et ses cours sont là, et nous devrions tous pouvoir en bénéficier, tous pouvoir les lire. Nous devons donner sa chance à cette œuvre, parce que cette œuvre aussi nous est nécessaire dans la mesure, encore une fois, où pour nous, l'être juif n'est pas simplement une question d'identité juive. C'est la question du sens de la vie, de la vérité, du rôle qu'a pu avoir le judaïsme dans la constitution de l'Occident, de l'extériorité éventuelle du judaïsme vis-à-vis de l'Occident. Toutes ces questions nous sont absolument essentielles, où que nous nous placions dans l'éventail des positions possibles, quelle que soit notre manière d'être juif.
Voilà pourquoi j'ai été heureux de venir ici, malheureusement pour une seule soirée, car nous devons tous repartir demain, mais je pense que c'est une mitsva que de participer à la création de cette Fondation Benny Lévy. Nous le devons à Benny, et je crois nous le devons aussi à nous-mêmes. Merci.